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À pro­pos d’une cer­taine réforme de la Curie

La Curie romaine a mau­vaise presse, et les semaines entre la renon­cia­tion de Benoît XVI et l’élection du pape Fran­çois ont été à nou­veau l’occasion d’en évo­quer une réforme annon­cée néces­saire, d’autant plus néces­saire à cer­tains qu’elle serait iné­luc­table. Il semble bien que les congré­ga­tions géné­rales, ras­sem­blant les car­di­naux avant le conclave, en ont fait un sujet majeur. La pres­sion est cepen­dant quelque peu retom­bée depuis que le pape a annon­cé la créa­tion d’une com­mis­sion char­gée de l’aider, par son ana­lyse et ses conseils, à une telle œuvre, ou plus exac­te­ment et plus lar­ge­ment à la mise en place éven­tuelle de nou­velles moda­li­tés du munus regen­di dans l’Eglise, qui inclue­raient les rela­tions entre le pape et les évêques, ou les épis­co­pats (ce qui n’est pas la même chose). Il n’est pas exclu que res­sur­gisse la pers­pec­tive œcu­mé­nique de cette ques­tion : Jean-Paul II avait posé quelques jalons, dans l’encyclique Ut unum sint, d’un exer­cice dif­fé­rent du minis­tère pétri­nien ; mais, sous Benoît XVI, l’approche avait paru pas­ser au second plan, au pro­fit d’une forme elle aus­si renou­ve­lée d’unionisme. Rap­pe­lons encore que Benoît XVI avait sup­pri­mé « Pri­mat d’Occident » dans les titres pon­ti­fi­caux, et que le pape Fran­çois ne parle de lui qu’en termes d’Evêque de Rome : est-ce anec­do­tique ? Pour cer­tains, c’est en tout cas une occa­sion d’avancer des argu­ments his­to­riques plai­dant pour une mal­léa­bi­li­té du minis­tère pétri­nien, argu­ments pour eux déci­sifs, en vue d’une adap­ta­tion aux temps répu­tés démo­cra­tiques. Le pré­sent article se pro­pose, non pas de trai­ter ce dos­sier de la réforme du gou­ver­ne­ment de l’Eglise, des évo­lu­tions ou sta­tu quo, mais en amont de cla­ri­fier ce qu’il en est de la valeur théo­lo­gique, intrin­sèque et com­pa­rée, des argu­ments avan­cés, et par­ti­cu­liè­re­ment des argu­ments his­to­riques et sociaux qui pré­valent sou­vent. Plus spé­ci­fi­que­ment encore, c’est à la manière d’un cas d’école sur les « lieux théo­lo­giques » que l’on va poser cette ques­tion de la force pro­bante des rai­son­ne­ments sur ce sujet. Car il nous semble que, la plu­part du temps, ces der­niers ignorent, invo­lon­tai­re­ment ou à des­sein, que les argu­ments ne valent pas de manière iden­tique et qu’il existe une hié­rar­chie entre eux.
C’est à Mel­chior Cano, domi­ni­cain de Sala­manque, au XVIe siècle, que l’on doit cette expres­sion de « lieux théo­lo­giques », par laquelle, dans un ouvrage épo­nyme, il dési­gna et expli­ci­ta les sources aux­quelles le théo­lo­gien puise pour la démons­tra­tion théo­lo­gique. Il en rele­va dix : l’Ecriture sainte, la tra­di­tion apos­to­lique, l’autorité de l’Eglise catho­lique, l’autorité des conciles œcu­mé­niques, l’autorité du Sou­ve­rain pon­tife, la doc­trine des Pères de l’Eglise, la doc­trine des théo­lo­giens et des cano­nistes, la véri­té ration­nelle humaine, la doc­trine des phi­lo­sophes et l’histoire. La visée était essen­tiel­le­ment argu­men­ta­tive, rhé­to­rique, voire apo­lo­gé­tique, notam­ment dans les réponses appor­tées aux cri­tiques pro­tes­tantes. Dans la pre­mière par­tie du XXe siècle, cette pro­blé­ma­tique s’est trou­vée renou­ve­lée : ce qui désor­mais occupe une place cen­trale, c’est le degré d’autorité de ces « lieux », la cer­ti­tude ou non que l’on a, en y pui­sant, de connaître et expli­ci­ter le dépôt de la foi. De grandes dis­tinc­tions découlent de cette pré­ci­sion : pre­miè­re­ment, entre lieux propres et lieux joints, les seconds rece­vant cette qua­li­fi­ca­tion parce qu’ils ne sont pas par eux-mêmes de nature théo­lo­gique ; ils acquièrent quelque valeur dans le rai­son­ne­ment en tant qu’ils éclairent des réa­li­tés pro­pre­ment théo­lo­giques. Ain­si en va-t-il des sciences his­to­riques, juri­diques, phi­lo­so­phiques, sociales, etc. Par­mi les lieux propres, il convient ensuite de faire la part de ceux qui ont un carac­tère cer­tain quant à leur valeur de décla­ra­tion ou d’explicitation de la foi (par exemple la pro­cla­ma­tion d’un dogme par le magis­tère infaillible de l’Eglise), de ceux qui ont une valeur seule­ment pro­bable (par exemple, l’ouvrage de tel Père ou d’un théo­lo­gien par­ti­cu­liè­re­ment recom­man­dable). De manière som­maire, sous l’angle de la règle de la foi, on for­ma­li­se­ra un peu plus encore la chose : le Magis­tère infaillible est le cri­tère pri­maire qui conduit direc­te­ment à la Révé­la­tion trans­mise. A ses côtés, se trouvent des cri­tères secon­daires, ceux qui, en rai­son de leur connexion avec le cri­tère pri­maire, conduisent indi­rec­te­ment, de manière pro­bable ou cer­taine, à connaître la révé­la­tion trans­mise depuis les Apôtres. Les lieux théo­lo­giques « joints » ne sont pas pris en compte dans cette der­nière dis­tinc­tion : ils sont à envi­sa­ger dans un cadre plus large du rap­port entre foi et rai­son. Saint Tho­mas d’Aquin, chez qui l’on trouve
les pré­li­mi­naires de cette divi­sion, s’exprimait ain­si à leur pro­pos : « La doc­trine sacrée uti­lise aus­si la rai­son humaine, non point certes pour prou­ver la foi, ce qui serait en abo­lir le mérite, mais pour mettre en lumière cer­taines autres choses que cette doc­trine enseigne. […] Il faut prendre garde cepen­dant que la doc­trine sacrée n’emploie ces auto­ri­tés qu’au titre d’arguments étran­gers à sa nature, et n’ayant qu’une valeur de pro­ba­bi­li­té. » (Somme théo­lo­gique, Ia Pars, Q.1, a.8) Au regard de cela, il est frap­pant de consta­ter la pré­va­lence des motifs his­to­riques, voire leur pré­ten­due valeur diri­mante, en nombre de dis­cours débou­chant sur un appel à la néces­saire (et pour cer­tains iné­luc­table) réforme de l’Eglise. L’argument cen­tral peut être résu­mé ain­si : puisque le gou­ver­ne­ment de l’Eglise a connu, dans l’histoire, des formes diverses, et que ces formes ont une connexion étroite avec les figures prises par le pou­voir pro­fane aux époques cor­res­pon­dantes, une mise en œuvre nou­velle est pos­sible à l’époque contem­po­raine, elle aus­si en lien avec la figure moderne du pou­voir. Cette der­nière, dans la des­crip­tion qu’en font les textes consi­dé­rés (mais sans juger de la per­ti­nence de ces des­crip­tions, naïves pour une part), a pour carac­té­ris­tiques majeures l’autonomie des indi­vi­dus et la démo­cra­tie. Pour l’autorité de son auteur, qu’il soit per­mis de citer ici, à titre d’exemple, l’affirmation, sur­prise ou inter­ro­ga­tive, sur ce point, de Giu­seppe Albe­ri­go : « Il est décon­cer­tant que l’affirmation de la démo­cra­tie poli­tique en lieu et place des sys­tèmes auto­cra­tiques de l’aire où le catho­li­cisme était pré­sent, n’ait pas conduit à des modi­fi­ca­tions dans la concep­tion romaine du pou­voir pétri­nien, comme cela avait été le cas à l’occasion des grands chan­ge­ments cultu­rels pré­cé­dents. » ((. Giu­seppe Albe­ri­go, « Forme sto­riche di gover­no nel­la Chie­sa », Il Regno-Docu­men­ti, 21/2001, pp. 719–723 ; ici p. 722. Tra­duc­tion par nos soins.))  Que l’histoire (au sens de la science his­to­rique consi­dé­rant l’évolution men­tion­née ci-des­sus) puisse « apprendre » quelque chose à la révé­la­tion, cela a été décla­ré ; mais il convient d’en pré­ci­ser la moda­li­té. Puisqu’elle est en soi étran­gère à la doc­trine sacrée, mais aus­si pour le motif que la révé­la­tion est close, ce ne peut être en ce qu’elle appor­te­rait une réa­li­té nou­velle, com­plé­men­taire. Le n. 44 de la Consti­tu­tion pas­to­rale Gau­dium et spes du concile Vati­can II nous paraît énon­cer clai­re­ment la moda­li­té adé­quate de sa prise en compte. Inti­tu­lé « Aide que l’Eglise reçoit du monde aujourd’hui », il com­mence par poser de manière géné­rale le rap­port entre foi et rai­son, comme les prin­cipes des adap­ta­tions pas­to­rales légi­times et néces­saires en fonc­tion des temps et des lieux. Puis, il ajoute : « Comme elle pos­sède une struc­ture sociale visible, signe de son uni­té dans le Christ, l’Eglise peut aus­si être enri­chie, et elle l’est effec­ti­ve­ment, par le dérou­le­ment de la vie sociale : non pas comme s’il man­quait quelque chose dans la consti­tu­tion que le Christ lui a don­née, mais pour l’approfondir, la mieux expri­mer et l’accommoder d’une manière plus heu­reuse à notre époque. » Est donc éta­bli un rôle pos­sible, mais sim­ple­ment auxi­liaire, dans l’explicitation du dépôt de la foi, en l’occurrence « la consti­tu­tion que le Christ a don­née » à l’Eglise.
On ne se pro­non­ce­ra pas ici sur les élé­ments de la socié­té moderne que le Concile avait en vue ; mais, en amont, on ne peut man­quer de noter que le cri­tère de dis­cer­ne­ment posé par Gau­dium et spes se trouve en confor­mi­té avec ce qui est énon­cé au com­men­ce­ment de cet article, comme avec ce que l’on appelle le déve­lop­pe­ment du dogme. Pie IX en don­na une for­mu­la­tion clas­sique dans la consti­tu­tion apos­to­lique défi­nis­sant et pro­cla­mant le dogme de l’Immaculée Concep­tion de la Vierge Marie. Il est utile de rap­pro­cher ces lignes du docu­ment conci­liaire pour en confir­mer le sens : « Por­tant un regard fidèle, dis­cret et sage sur les ensei­gne­ments anciens, [l’Eglise] recueille tout ce que l’antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé. Elle s’applique à le polir, à en per­fec­tion­ner la for­mule de manière que ces anciens dogmes de la céleste doc­trine reçoivent l’évidence, la lumière, la dis­tinc­tion, tout en gar­dant leur plé­ni­tude, leur inté­gri­té, leur carac­tère propre, en un mot, de façon qu’ils se déve­loppent sans chan­ger de nature, et qu’ils demeurent tou­jours dans la même véri­té, dans le même sens, dans la même pen­sée. » (Consti­tu­tion apos­to­lique Inef­fa­bi­lis Deus, 8 décembre 1854) Certes, ici il s’agit de rece­voir d’un lieu théo­lo­gique propre, et là d’un lieu théo­lo­gique joint ; le cri­tère fon­da­men­tal n’en reste pas moins iden­tique.
Ces deux der­nières cita­tions amènent à pré­sen­ter la ques­tion sous un nou­vel aspect : non plus celui, plu­tôt sta­tique, des lieux théo­lo­giques hié­rar­chi­sés en rai­son de leur force pro­bante ; mais celui, plus dyna­mique, de ce qui conduit à ce déve­lop­pe­ment du dogme, de ses causes et occa­sions.
Ce déve­lop­pe­ment n’est pas, on l’a com­pris, une aug­men­ta­tion objec­tive du dépôt de la foi, clos à la mort du der­nier apôtre. S’il y a déve­lop­pe­ment du dogme – et il y a déve­lop­pe­ment du dogme –, on doit l’entendre d’une manière sub­jec­tive, tant du côté du « sujet » qui enseigne, c’est-à-dire le Magis­tère de l’Eglise, que du côté du « sujet » qui est ensei­gné, c’est-à-dire les fidèles qui adhèrent à la véri­té pro­po­sée. Cette pos­si­bi­li­té du déve­lop­pe­ment du dogme tient dans l’assistance per­ma­nente que le Saint-Esprit accorde à l’Eglise. Plus que la pos­si­bi­li­té, l’assistance du Saint-Esprit est la cause prin­ci­pale de ce déve­lop­pe­ment. La cause pro­chaine et effi­ciente en est le Magis­tère authen­tique et infaillible de l’Eglise, à qui a été confiée la mis­sion de gar­der le dépôt de la foi, ce qui inclut son expo­si­tion de plus en plus claire. Le déve­lop­pe­ment du dogme consiste, ain­si, essen­tiel­le­ment à rendre expli­cite et mani­feste ce qui était impli­cite et caché. Par­mi les causes du déve­lop­pe­ment du dogme, on peut encore men­tion­ner celles qui sti­mulent l’Eglise à ce tra­vail, et les moyens dont elle se sert pour arri­ver à cette fin. Citons l’amour et l’étude de la véri­té révé­lée chez tous les fidèles et par­ti­cu­liè­re­ment en cer­tains théo­lo­giens ; la pié­té chré­tienne ; la vie pra­tique elle-même de l’Eglise et des fidèles, avec ses dif­fi­cul­tés, ses cas de conscience, les­quels ne peuvent être réso­lus sans que le dogme soit mis plus en lumière (par exemple, la ques­tion qui se posa au temps des per­sé­cu­tions : faut-il rebap­ti­ser les lap­si ?). A ces causes que l’on qua­li­fie­ra de « directes » ou de posi­tives, on en ajoute d’autres, « indi­rectes » : l’évolution géné­rale des idées, des sciences (les ques­tions de l’inerrance et de l’inspiration bibliques, par exemple, au regard des pro­grès de la phi­lo­lo­gie, de l’exégèse, de l’histoire, de l’archéologie) ; les héré­sies, les contro­verses et dis­cus­sions entre catho­liques ; les chan­ge­ments poli­tiques et sociaux. Par exemple, ceux de l’époque moderne ont conduit et comme pro­vo­qué la doc­trine du Christ-Roi expo­sée par Pie XI. La décla­ra­tion du n. 44 de Gau­dium et spes se situe dans ce cadre.
Là encore, il n’est pas dénié toute valeur à l’évolution his­to­rique de l’Eglise, dans son inter­ac­tion avec les chan­ge­ments sociaux et cultu­rels, quant à l’explicitation de ce qu’est ou doit être le gou­ver­ne­ment de l’Eglise ; mais une place, auxi­liaire quant au conte­nu du dogme, occa­sion­nelle quant au déve­lop­pe­ment de celui-ci, lui est assi­gnée ; ni plus, ni moins.
Il n’est pas cer­tain qu’il en aille tou­jours ain­si dans la pen­sée d’auteurs qui appellent de leurs vœux une réforme de l’Eglise. Il est assu­ré qu’il n’en va pas ain­si avec Giu­seppe Albe­ri­go, déjà cité, qui écrit : « Il est clair que [le gou­ver­ne­ment de l’Eglise] a revê­tu des formes très diverses au long de l’histoire. On pour­rait dif­fi­ci­le­ment sou­te­nir que cela a été un pas­sage de l’implicite vers l’explicite. » ((. Giu­seppe Albe­ri­go, loc. cit., p. 723.))  L’historien de Bologne n’ignorait sans aucun doute pas la por­tée de cette der­nière expres­sion, et com­bien elle nie que le munus regen­di ait connu une évo­lu­tion qui relève de la concep­tion catho­lique du déve­lop­pe­ment du dogme. Pour lui, comme pour beau­coup, les varia­tions his­to­riques, sociales et cultu­relles priment.
Arri­vé à ce point, une alter­na­tive se pré­sente pour les tenants d’une telle pers­pec­tive. Son pre­mier terme pré­sume que la varia­bi­li­té est totale, et dès lors toute pos­si­bi­li­té de cohé­rence supra-his­to­rique est niée ; com­ment évi­ter alors une néga­tion pure et simple de tout fon­de­ment divin, sur­na­tu­rel, au gou­ver­ne­ment dans l’Eglise ? Et cette néga­tion ou rela­ti­vi­sa­tion extrême com­mence dès la lec­ture des textes du Nou­veau Tes­ta­ment sur l’autorité que Jésus-Christ a ou aurait confiée à Pierre et aux apôtres. Car, quelle que soit l’interprétation mini­male que l’on doit en don­ner, ils ne laissent pas de confé­rer à Pierre et aux apôtres un sta­tut par­ti­cu­lier. Qu’à cela ne tienne : puisqu’ils sont une expres­sion contin­gente des choses – ici il s’agit de la dépen­dance de Jésus par rap­port aux sché­mas cultu­rels de son époque –, il faut accep­ter non pas sim­ple­ment d’interpréter ces textes, mais de les refor­mu­ler. Un pro­ces­sus de relec­ture sem­blable à celui opé­ré sur les récits de la créa­tion et qui retire toute per­ti­nence his­to­rique aux deux pre­miers cha­pitres de la Genèse. La géné­ra­li­sa­tion de ce prin­cipe est connue et tient dans le dépla­ce­ment de la foi du domaine de la rai­son et de la doc­trine à celui du sen­ti­ment de confiance, au nom du pri­mat de la cha­ri­té ; cha­ri­té elle-même réorien­tée radi­ca­le­ment vers les hommes, celle qui se tourne direc­te­ment vers Dieu étant sus­pecte de retom­ber dans le dog­ma­tisme et de jus­ti­fier l’autoritarisme. La foi doc­tri­nale et auto­ri­taire contre la cha­ri­té, tel est le drame de l’histoire du gou­ver­ne­ment de l’Eglise… Cette idée n’est-elle pas assez répan­due, d’un pou­voir dans l’Eglise qui, en sa racine, serait en conflit avec la per­sonne même de Jésus-Christ, avec la pointe ou le cœur de son ensei­gne­ment ? Et si conflit ou sim­ple­ment incer­ti­tude il y a en cette source, cela ne peut que se tra­duire en varia­tions, hier et aujourd’hui.
A cette pre­mière branche de l’alternative, cer­tains pré­fèrent une seconde inter­pré­ta­tion, non exclu­sive de la pre­mière : la résorp­tion de l’incohérence dans l’évolution his­to­rique est à cher­cher dans un sens de l’histoire. Certes, on s’efforce alors sou­vent de mon­trer que la Révé­la­tion contient ce que les évo­lu­tions modernes des socié­tés occi­den­tales ont mis au pre­mier plan ; que, par exemple, les droits de l’homme ont leur source dans le chris­tia­nisme, que l’opposition est super­fi­cielle, que les che­mins paral­lèles pris par les Lumières et la Foi sont dus à des contin­gences mal­heu­reuses, et que le temps est venu d’une récon­ci­lia­tion à laquelle croyants et hommes de bonne volon­té ne peuvent qu’aspirer. Il est pos­sible que la cita­tion pré­cé­dente de Gau­dium et spes soit à repla­cer dans une telle ambiance. C’est ce que sug­gère, de manière équi­li­brée, mais non sans ambi­guï­té à notre avis, la très sérieuse Intro­duc­tion au Mys­tère de l’Eglise du père Benoît-Domi­nique de La Sou­jeole : « Même si les pro­grès se font sou­vent à tra­vers des convul­sions poli­tiques où sont pro­fon­dé­ment mélan­gés le bien et le mal, il convient pour les Chré­tiens de savoir dis­cer­ner dans des évé­ne­ments confus et par­fois dérou­tants, d’authentiques biens à rece­voir. Par exemple, la Révo­lu­tion fran­çaise et le mou­ve­ment qu’elle a impri­mé à la vie poli­tique du XIXe siècle a pro­mu – à tra­vers des évé­ne­ments très contras­tés – une nou­velle concep­tion du citoyen. […] Quoi qu’il en soit de cette his­toire mou­ve­men­tée, où les exa­gé­ra­tions, les torts et les erreurs ne furent pas que d’un seul côté, le monde moderne a pro­mu une dimen­sion sup­plé­men­taire et supé­rieure de la digni­té humaine : la digni­té poli­tique, et son expres­sion qu’est l’idéal démo­cra­tique. Il est bien clair que cela ne peut être sans consé­quence dans la vie ecclé­siale. […] Cela doit être éprou­vé et même pur­gé d’erreurs qui déforment l’idéal démo­cra­tique et le rendent incom­pa­tible avec la vie chré­tienne, de même qu’avec une saine vie sociale. » ((. Fr. Benoît-Domi­nique de La Sou­jeole, O.P., Intro­duc­tion au mys­tère de l’Eglise, Biblio­thèque de la Revue Tho­miste, Parole et Silence, 2006, pp. 480–481.))  L’auteur paraît ici consi­dé­rer que ce qui rend incom­pa­tible l’idéal démo­cra­tique tel qu’il est actuel­le­ment pro­cla­mé avec la foi et la vie de l’Eglise ne tient pas à la racine de l’idéal démo­cra­tique moderne mais à un acci­dent de par­cours. Mais est-il vrai­ment avé­ré qu’il y a paren­té et conti­nui­té entre la démo­cra­tie au sens clas­sique du terme et la démo­cra­tie moderne ? On peut en dou­ter for­te­ment : la néga­tion de la loi natu­relle, par exemple, que le P. de la Sou­jeole men­tionne en note, est-elle un vice radi­cal ou une erreur qui peut être pur­gée sans remettre en cause les prin­cipes de l’idéal démo­cra­tique moderne ? Il y a quelques mois, à pro­pos d’une cer­taine loi, nombre de catho­liques se sont aper­çus – mais un peu tard – que cette néga­tion de la loi natu­relle, et plus encore du droit divin, n’est pas une déviance de l’idéal démo­cra­tique moderne, mais en est un élé­ment consti­tu­tif. Ches­ter­ton le disait en d’autres mots : « Le monde moderne est plein d’anciennes ver­tus chré­tiennes deve­nues folles »… La longue cita­tion du P. de La Sou­jeole doit être éclai­rée par une autre, tirée du même ouvrage, afin de mieux per­ce­voir la vision équi­li­brée qu’il pro­pose. On ne sau­rait en effet lui repro­cher d’en tenir pour un sens de l’histoire qui serait en défi­ni­tive comme une inter­mi­nable révé­la­tion, accom­pa­gnant et par­ache­vant la Révé­la­tion au sens strict. Por­tant une cri­tique ser­rée sur les concep­tions de l’Eglise comme dua­li­té (socié­té-com­mu­nau­té, par exemple), il invite à ne pas oublier la dimen­sion morale du sujet, décla­rant alors, entre autres : « Une science his­to­rique pure­ment fac­tuelle mon­tre­ra sans peine la rela­ti­vi­té dans le temps des dif­fé­rentes situa­tions dans cette com­mu­nau­té appe­lée « Eglise » et par consé­quent la rela­ti­vi­té même de cette com­mu­nau­té. » (pp. 431–432) C’est oublier, pour­suit-il, que le regard et l’intelligence doivent être aus­si ceux de la foi, à par­tir des don­nées révé­lées : « Pour notre ques­tion, il faut inclure cette don­née théo­lo­gique majeure selon laquelle ce monde et tout ce qu’il contient, est un monde bles­sé par le péché (ori­gi­nel et per­son­nel). L’histoire dans laquelle nous nous mou­vons avec toute la créa­tion est une his­toire du salut, c’est-à-dire d’un sau­ve­tage qui se com­mu­nique de Dieu aux hommes dans le Christ. Autre­ment dit, les élé­ments que la dia­lec­tique de la connais­sance dis­tingue, et que l’observation per­çoit comme sépa­rables et oppo­sables, ne sont pas réel­le­ment sépa­rables et oppo­sables mais par­fois mora­le­ment sépa­rés. Ce n’est qu’une alté­ra­tion due au péché que ce qui est réel­le­ment un se mani­feste et se conduit comme divi­sé. » (p. 432) Cette cla­ri­fi­ca­tion phi­lo­so­phique et théo­lo­gique conduit à dénon­cer une forme de natu­ra­lisme dans ces appels à une réforme de l’Eglise pour le motif des évo­lu­tions his­to­riques du munus regen­di.
La der­nière cita­tion amène à consi­dé­rer les don­nées révé­lées sur ce point, don­nées qui fondent – avec la ver­tu sur­na­tu­relle de foi – et qui guident le regard que l’on porte sur les évo­lu­tions du gou­ver­ne­ment de l’Eglise. Cela ramène notre réflexion à la pers­pec­tive géné­rale des « lieux théo­lo­giques ». En effet, on s’est effor­cé de cla­ri­fier le cadre et les limites d’un usage légi­time et utile de la rai­son his­to­rique, sociale, etc., en vue d’expliciter ce que doit être ce gou­ver­ne­ment de l’Eglise. On ne sau­rait négli­ger cet autre cadre, ces autres limites que sont
– si elles existent – les affir­ma­tions des autres lieux théo­lo­giques, et d’abord ceux dont la force pro­bante est cer­taine et s’impose à tous les fidèles. Or de telles affir­ma­tions existent. On ne peut alors poser la ques­tion d’une éven­tuelle ou sou­hai­table réforme de l’Eglise sans pla­cer au centre les décla­ra­tions du magis­tère infaillible de l’Eglise. Ain­si, au concile Vati­can I, dans la consti­tu­tion Pas­tor Aeter­nus
– renou­ve­lant la défi­ni­tion du concile de Flo­rence en 1439 : « Nous ensei­gnons et décla­rons que l’Eglise romaine pos­sède sur toutes les autres, par dis­po­si­tion du Sei­gneur, une pri­mau­té de pou­voir ordi­naire, et que ce pou­voir de juri­dic­tion du Pon­tife romain, vrai­ment épis­co­pal, est immé­diat. Les pas­teurs de tout rang et de tout rite et les fidèles, cha­cun sépa­ré­ment ou tous ensemble, sont tenus au devoir de subor­di­na­tion hié­rar­chique et de vraie obéis­sance, non seule­ment dans les ques­tions qui concernent la foi et les mœurs, mais aus­si dans celles qui touchent à la dis­ci­pline et au gou­ver­ne­ment de l’Eglise répan­due dans le monde entier. Ain­si, en gar­dant l’unité de com­mu­nion et de pro­fes­sion de foi avec le Pon­tife romain, l’Eglise est un seul trou­peau sous un seul pas­teur. Telle est la doc­trine de la véri­té catho­lique, dont per­sonne ne peut s’écarter sans dan­ger pour sa foi et son salut. » Les pre­miers mots – que l’on retrouve en divers endroits de Pas­tor Aeter­nus – affirment le carac­tère défi­ni­toire et la note d’infaillibilité qui y est atta­chée ((. Mgr Fran­cis Frost, « Le minis­tère pétri­nien de la com­mu­nion uni­ver­selle », in Bru­no Le Pivain (dir.), L’Eglise, ser­vante de la véri­té. Regards sur la Magis­tère, Ad solem, Genève, 2006, pp. 5984 ; ici p. 82.)) . « Ordi­naire », c’est-à-dire propre à la charge, le pou­voir pétri­nien ne relève d’aucune délé­ga­tion, ce que pré­tendent les concep­tions conci­lia­ristes. « Immé­diat », le pou­voir pétri­nien n’est pas un élé­ment d’un sys­tème fédé­ral où il serait réduit à celui de don­ner des orien­ta­tions et de super­vi­ser. « Vrai­ment épis­co­pal », le pou­voir pétri­nien n’est pas sim­ple­ment pri­ma­tial : évêque et pas­teur de Rome, le pape est aus­si évêque et pas­teur de l’Eglise uni­ver­selle. Et c’est en ce pou­voir épis­co­pal uni­ver­sel que se tiennent l’unité et la com­mu­nion de l’Eglise : « En gar­dant l’unité de com­mu­nion et de pro­fes­sion de foi avec le Pon­tife romain, l’Eglise est un seul trou­peau sous un seul pas­teur » ((. De soi, la décla­ra­tion du Magis­tère infaillible de l’Eglise, assis­té du Saint-Esprit, suf­fit. Notons tou­te­fois, et le concile Vati­can I le fait, que le magis­tère a pui­sé dans des lieux théo­lo­giques (le sens de la foi des fidèles, le consen­sus des Pères, etc.) ce qu’elle défi­nit. Cela ne ren­force en rien la note d’infaillibilité, mais peut avoir quelque valeur argu­men­ta­tive pour convaincre les tenants de la varia­bi­li­té his­to­rique. Citons ici un simple exemple, car il ren­verse un argu­ment sou­vent pré­sen­té : « Dès le début du IIe s., S. Ignace d’Antioche nous donne sa fameuse salu­ta­tion à l’Eglise de Rome qui « pré­side à la cha­ri­té ». De savantes études ont mon­tré que par aga­pè il faut entendre dans ce contexte Eglise, de sorte que la men­tion de S. Ignace peut se com­prendre ain­si : L’Eglise (par­ti­cu­lière de Rome) qui pré­side à l’Eglise (uni­ver­selle). » (B.D. de La Sou­jeole, ibid, p. 605).)) .
Des bornes assez claires sont ain­si posées et dénient toute légi­ti­mi­té à cer­taines pro­po­si­tions de réformes. Ain­si, pour don­ner un exemple, il est régu­liè­re­ment deman­dé que l’on donne plus de visi­bi­li­té et de réa­li­té au col­lège des évêques dans l’exercice du gou­ver­ne­ment, au nom de ce qu’aurait ensei­gné le concile Vati­can II, de la légi­time incul­tu­ra­tion, des aspi­ra­tions démo­cra­tiques contem­po­raines et/ou des exemples dans l’histoire des conciles régio­naux. « Mais, dans la mesure où de telles pro­po­si­tions impli­que­raient la mise en place d’instances juri­diques de régu­la­tion des moda­li­tés modi­fiables de l’exercice de la pri­mau­té, elles seraient, elles aus­si, contraires à la consti­tu­tion divine de l’Eglise. Il en va de la nature même de la pri­mau­té qu’aucune ins­tance ne puisse exis­ter à laquelle le pape soit juri­di­que­ment obli­gé de se réfé­rer pour quelque dis­cer­ne­ment de moda­li­tés que ce soit. » ((. Mgr Fran­cis Frost, ibid.))
Modi­fi­ca­tions au nom de l’enseignement de Vati­can II sur les évêques… et nous avons employé, à des­sein, le condi­tion­nel. Il faut ici ren­voyer à d’autres études, cer­taines exis­tantes, la ques­tion du degré d’autorité de cet ensei­gne­ment de Lumen Gen­tium, notam­ment sur la sacra­men­ta­li­té de l’épiscopat, sur la col­lé­gia­li­té ; mais aus­si la cla­ri­fi­ca­tion du sta­tut de la nota prae­via de la consti­tu­tion Lumen Gen­tium, sou­vent un peu oubliée ((. On ren­voie, entre autres, aux ouvrages de Mgr Ghe­rar­di­ni, comme à la syn­thèse qu’il fit de ses ques­tions dans sa « Sup­plique à Benoît XVI pour un exa­men appro­fon­di du concile Vati­can II ».))  ; sans oublier le concept de sub­si­dia­ri­té, dont il semble qu’on use et abuse. Cette ques­tion est, pour la pers­pec­tive qui a été la nôtre dans cette étude, d’une réelle impor­tance, car il en va de la place de cet ensei­gne­ment dans les lieux théo­lo­giques, et en pre­mier lieu de la posi­tion à lui accor­der rela­ti­ve­ment à l’enseignement de Vati­can I sur la pri­mau­té papale, dont il est clair qu’il est infaillible. Il n’est pas exclu qu’il y ait eu déve­lop­pe­ment du dogme, dont – pour faire venir une der­nière fois l’argument his­to­rique – l’occasion avait été man­quée en 1870 avec l’ajournement sine die du concile Vati­can I. Le moins que l’on puisse dire est que les fluc­tua­tions récentes de l’ecclésiologie et sur­tout des pra­tiques ecclé­siales (par exemple, ins­ti­tu­tion des confé­rences épis­co­pales para­ly­sant presque les évêques, puis reca­drage par un rap­pel du carac­tère non-magis­té­riel de leurs actes), laissent appa­raître plu­tôt un tâton­ne­ment du Magis­tère, dont la force pro­bante est au mieux pro­bable ; à moins que répon­dant à des sup­pliques répé­tées, une inter­pré­ta­tion authen­tique soit don­née.